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À deux cents kilomètres de là, dans le tuyau, pensa-t-elle. Autant dire rien en termes spatiaux. Les missiles auraient dû franchir cette distance en un clin d’œil. Mais l’hyperweb paraissait déjouer toutes les tentatives de propulsion plus rapide que celle des ondes péristaltiques. D’après les éléments de télémétrie fournis par Tunguska, les missiles filaient devant le vaisseau selon les courbes d’accélération attendues en fonction de leur masse et de leur poussée, exactement comme s’ils avaient été lancés dans l’espace extérieur. Ils réussissaient même par moments à leur faire renvoyer une pulsation électromagnétique ou à lire le signal acoustique induit par le cône de réaction qui s’évasait sur les parois du tunnel. Soudain, la situation évolua : ils ralentirent, leur vecteur d’accélération se dégrada comme s’ils avaient volé dans une mélasse cosmique. Le faible murmure des missiles, qui allait en s’atténuant, ne rapportait aucune anomalie… et pourtant ils ne filaient plus vers l’avant à une vitesse suffisante pour intercepter le vaisseau de Niagara.
Tunguska regardait avec un déplaisir manifeste l’éventail d’écrans tactiques – qui leur étaient surtout destinés, à Floyd et à elle, se dit Auger.
— C’est bien ce que je craignais, dit-il. Impossible de dire si l’un d’eux atteindra Niagara à temps.
— On le saura quand ça arrivera ? demanda-t-elle.
— Vous voudriez le savoir ?
— Je voudrais être sûre que nous avons réussi avant de…
Elle n’acheva pas sa phrase. À quoi bon énoncer une évidence ?
— Il est peu probable que vous ayez ce luxe, hélas. Rien ne permet de prévoir comment la boule de feu de matière-antimatière reviendra en arrière dans le tuyau, mais il est vraisemblable que ça ira très vite. Nous n’aurons pas le temps de nous féliciter de notre victoire. D’un autre côté, notre mort sera miséricordieusement rapide.
Auger n’avait pas besoin qu’on lui rappelle que si l’un des missiles atteignait sa cible leur sort était scellé. Elle essayait vainement de repousser cette idée, qui n’arrêtait pas de revenir au premier plan de ses pensées.
— On sentira quelque chose ? demanda Floyd.
— J’en aurai l’intuition, répondit Tunguska. Quand la boule de feu heurtera la coque de mon vaisseau, l’information des capteurs extérieurs parviendra à mon crâne un instant avant l’onde de destruction proprement dite.
— Et vous aurez le temps de formuler une pensée ? demanda Auger en serrant très fort la main de Floyd. Assez de temps pour retirer une miette de réconfort du fait que votre sacrifice n’aura pas été vain ?
— Peut-être, répondit Tunguska avec un sourire. Ça n’a pas besoin d’être une pensée très compliquée, après tout.
— Je ne suis pas sûre de vous envier, dit Auger.
— Enfin, c’est comme ça. Je pourrais déconnecter le lien entre mes machines neurales et les capteurs de la coque, mais je n’en ai pas le cœur.
Il regardait les images murales lorsque son expression changea.
— Qu’y a-t-il ? demanda Auger.
— Ce que j’anticipais, hélas. La télémétrie des missiles est silencieuse.
— Est-ce que ça veut dire qu’ils sont inactivés ? demanda Floyd.
— Pas forcément. Juste que les données qu’ils essaient de nous renvoyer ne nous parviennent plus. Et il est à craindre que les missiles ne captent pas davantage les signaux que nous leur envoyons. Ils ont dû passer sur mode vol autonome.
— Je ne sais pas pourquoi, mais je préférais quand on avait la preuve qu’ils étaient là, dit Floyd.
— Moi aussi, répondit Tunguska.
Il tendit la main, la posa sur les leurs, et ils restèrent assis là, en silence, attendant n’importe quoi. Ou rien.
Mais Auger n’avait pas envie de silence. Il laissait trop de place à certaines pensées. Elle voulait le rythme léger de la conversation, les petites histoires, parler de la pluie et du beau temps. Pouvoir penser à n’importe quoi sauf à ce mur mortel de lumière furieuse, à l’enfer qui pouvait, à tout moment, les engloutir. Plus vite que la nouvelle qu’ils avaient réussi. Depuis combien de temps les missiles avaient-ils été lancés ? Des minutes ? Des heures ? Elle avait perdu toute notion du temps. Mais que dire ? Tout ce qui lui venait à l’esprit lui paraissait futile, dérisoire. Chaque seconde pouvait être la dernière de leur vie, et elle n’arrivait pas à imaginer une parole digne de troubler cet instant. Le silence valait mieux. Il avait sa propre dignité.
Elle regarda Floyd et le Slasher, et comprit que leurs pensées suivaient exactement le même cheminement. Comme en signe d’aveu implicite, ils se serrèrent plus fortement les mains.
Soudain, un changement convulsif se produisit sur les écrans muraux. Auger enregistra le phénomène en un instant, et eut un autre instant pour en tirer les conclusions qui s’imposaient : l’un des missiles avait dû atteindre son but, et leur vaisseau avait détecté le feu d’enfer approchant.
Mais les voix qu’elle avait dans la tête et qui se tenaient coites depuis peu lui dirent que non, ce n’était pas ce qui se passait.
Ce n’était pas une bonne nouvelle, mais elle avait une saveur différente, légèrement moins âpre.
L’instant d’après, le vaisseau amorça une manœuvre d’évasion radicale. Auger n’eut que le temps de sentir son poids se déplacer dangereusement d’un côté, puis sa robe se raidit pour lui offrir un cocon protecteur, et le mobilier, le sol et les parois formèrent une matrice protectrice autour d’elle.
Ensuite, il y eut un moment affreux quand le vaisseau lui enfonça de force un tube respiratoire dans la gorge.
Deux ou trois images noires…
Et les informations affluèrent à sa conscience, transmises par les machines de Cassandra qui s’adressaient à Tunguska et au reste du bâtiment.
L’un de leurs propres missiles s’était verrouillé sur eux. Les propriétés spatiales particulières du tunnel hyperweb avaient abusé son système de navigation, et l’écho balbutiant des signaux électromagnétiques chaotiques lui avait fait négliger le message selon lequel le vaisseau de Tunguska était un ami et non un ennemi. Le vaisseau s’était replié sur lui-même, incurvant sa coque au dernier moment pour esquiver l’ogive mortelle. Alors, une fois dans la portion de tunnel qui se trouvait derrière le vaisseau, une commande d’explosion d’urgence avait germé dans le petit esprit meurtrier du missile et entraîné son autodéclenchement.
L’explosion avait provoqué une altération locale de la géométrie du tunnel, renvoyant des ondes de choc dans toutes les directions, et des réverbérations énergétiques plongèrent le blindage protecteur du vaisseau de Tunguska et les tissus vivants, mous, de ses passagers dans une tempête de photons à ondes courtes.
Percevant un autre danger, le vaisseau maintint ses occupants dans la protection du matelassage anti-g tout en braquant vers l’avant l’ensemble des capteurs susceptibles de grappiller la moindre information sur l’état du tunnel. Les échos de l’explosion avaient aveuglé les acoustiques, pour le moment, du moins. Le vaisseau passa frénétiquement sur des systèmes de secours auxquels il ne se serait jamais fié en vol normal. Les lasers neutrinos et les pulsations électromagnétiques à large spectre scrutaient la bouche avide, éclatante de lumière.
Deux autres missiles se ruaient vers eux, à la recherche d’une cible.
Des signaux annonciateurs de détonation furent transmis à la puissance maximale. Des armes à rayon se déployèrent, prêtes à se déclencher si les missiles ne se détruisaient pas d’eux-mêmes.
L’un des deux s’anéantit dans une explosion contrôlée, et les amortisseurs étouffèrent l’onde de choc. L’autre missile négligea l’ordre d’autodestruction et accéléra encore en vue de l’interception finale. Le vaisseau fit des écarts et se reconfigura, poussant ses limites structurelles au-delà de toutes les marges de sécurité concevables. Des annonces stridentes d’avaries irréparables s’entrechoquaient dans le cerveau d’Auger. Le vaisseau pourrait encore supporter quelques dégradations, mais guère plus.
Les armes à rayon oscillèrent fortement et se verrouillèrent sur le troisième missile égaré. Elles firent feu, impactant à deux kilomètres seulement du vaisseau, sur l’avant. Ses systèmes d’amortissement étant déconnectés, l’explosion de ce missile fut la plus violente des trois.
Ils se ruèrent dans la boule de feu. Le vaisseau hurla, se convulsa, en proie à une souffrance cybernétique…
Et puis il fut de l’autre côté.
Plus vite que le langage, une pensée germa dans la tête d’Auger.
— Nous avons déployé six missiles, dit Tunguska. Trois sont revenus. Il en reste trois.
À la vitesse de l’éclair, le nuage de machines qu’elle avait dans la tête échafauda une réponse. Est-ce Auger qui répondit, ou Cassandra ? Impossible à dire.
— Combien d’autres frappes de proximité pourrons-nous encaisser ?
— Aucune, répondit Tunguska.
Au cours des cinq minutes suivantes, deux autres missiles revinrent. Le premier avait été endommagé par des heurts fulgurants contre les parois du tunnel. Les armes à rayon le prirent en chasse et le neutralisèrent implacablement, à la limite même de détection : soixante-cinq kilomètres.
L’autre missile obéit à l’ordre d’autodestruction et s’anéantit dans un éclair amorti qui n’infligea que des dégâts mineurs.
— Plus qu’un, dit Tunguska.
— Ce n’était peut-être pas une si bonne idée, tout compte fait, observa Auger avec un sourire torve.
— Nous n’avions pas le choix, répondit flegmatiquement Tunguska.
Moins de dix minutes plus tard, le sixième missile s’annonça, sur une trajectoire d’interception à haute vitesse. Il n’obéit pas à l’ordre d’autodestruction, même quand il fut très près. Les armes à rayon de Tunguska l’ouvrirent comme on étripe un poisson, mais l’ogive refusa d’exploser. Le missile obliqua brusquement et s’enfonça à angle droit dans la paroi du tunnel. Bien qu’à moitié aveuglés, les capteurs acoustiques suivirent sa progression alors qu’il s’enfonçait dans le laminage fortement éprouvé de l’espace-temps artificiel. Quelque part dans les profondeurs du revêtement, il finit par exploser, et la paroi entière fit un ventre vers l’extérieur.
— C’était le numéro six, dit Auger. Ils sont tous neutralisés. Nous sommes tirés d’affaire.
— Non, dit Tunguska. Ce n’est pas sûr. Le dernier… ce n’était pas un des nôtres.
— Mais vous en avez envoyé six…
— Et il en est revenu cinq. Le dernier était un cadeau de Niagara. Bon, au moins, on est sûrs qu’il sait que nous sommes là.
Le temps que le vaisseau de Tunguska ressorte du portail, les systèmes d’autoréparation avaient remédié aux plus grosses avaries subies par le vaisseau. Certains dégâts ne pourraient être réparés que par des spécialistes, ce qui devrait attendre le retour du vaisseau dans l’espace de la Fédération, mais pour le moment il était encore capable de continuer la poursuite, bien qu’avec une efficacité réduite. Les techniciens dorlotaient l’extra-drive afin de lui faire retrouver sa pleine puissance.
— Si seulement nous pouvions connaître la direction que Niagara a prise…, dit Tunguska.
Auger se pencha en avant, les coudes sur le rembourrage antichocs de la table extradée. Le vaisseau avait libéré ses occupants. Ils avaient tous reçu des doses de pan-AC, et les minuscules machines nageaient maintenant frénétiquement dans leurs organismes afin de remédier aux dégâts génétiques dus aux radiations émises par les missiles dont l’explosion n’avait pas été amortie.
— Je pensais que vous espériez le saisir entre les portails…
— C’était l’idée, confirma le Slasher. Malheureusement, Niagara était un peu trop rapide. Se sachant poursuivi, il a dû rogner sur les marges de sécurité.
— Cette attaque de missiles s’est bel et bien retournée contre nous, commenta Floyd.
— Pas forcément, dit Tunguska. Niagara peut croire que sa frappe de riposte nous a détruits. Tout ce vacarme l’a empêché d’envoyer un écho vers nous.
— Quoi qu’il en soit, il a pu aller n’importe où, conclut Auger. Fin de l’histoire, non ?
— Je conviens qu’il y a un certain nombre d’inconnues…
— Ça nous aiderait de savoir par quelle porte il est sorti, observa Auger.
Ils avaient parcouru des milliers d’années-lumière dans l’hyperweb et se retrouvaient de l’autre côté de la galaxie. Peu importait les détails. Ils avaient encore au moins une transition devant eux, peut-être davantage. Compte tenu de la topologie complexe du réseau hyperweb, la poursuite de Niagara pouvait les emmener à peu près n’importe où.
— Même si Niagara avait réussi son insertion suivante avant que nous émergions, dit Tunguska, j’espérais détecter un signal net du portail qu’il aurait utilisé…
— Et alors ? fit Auger en tapotant impatiemment du bout de ses ongles sur la table.
Les quatre portails voisins étaient tous ancrés à des rocs anonymes en orbite autour d’une étoile binaire sombre, compacte, où aucune formation planétaire majeure n’avait jamais eu lieu. C’était un endroit infernal, sinistre, crépitant de particules à haute énergie mâchurées et recrachées par la magnétosphère siamoise extravagante propre aux étoiles binaires.
— À poussée maximale, en faisant fi de toutes les mesures de sécurité, il aurait pu atteindre n’importe lequel des trois portails de sortie juste avant notre éjection, dit Tunguska. Il devait escompter que le système Molotov supporterait ce genre d’accélération sans que son mécanisme de confinement le lâche… Mais évidemment il était prêt à prendre le risque.
— Vous voyez une signature de cône de réaction ? demanda Auger.
— Non. Les radiations ambiantes sont trop violentes pour nous permettre de capter les produits d’ionisation.
— Et les portails ? demanda-t-elle. On n’a pas trouvé celui qu’il a utilisé ?
— Il n’y a personne aux portails. Juste des équipes de maintenance qui effectuent des visites de routine. À part ça, ils s’entretiennent tout seuls. Et les machines racontent toutes la même histoire, poursuivit Tunguska, devançant sa question. Elles ont toutes été activées, réglées pour l’insertion dans l’embouchure et l’effondrement contrôlé. Niagara a envoyé des signaux d’activation aux trois, afin de brouiller les pistes.
— Il faut reconnaître que le bonhomme est malin, commenta Floyd.
Auger se prit la tête dans les mains, en proie à une frustration terrible dirigée contre Tunguska. Malgré toute sa technologie et sa sagesse glacée, le Slasher était impuissant face à la ruse de l’adversaire. C’était injuste, mais elle ne pouvait s’empêcher de lui en vouloir. De la part d’un sorcier, elle attendait des miracles, pas des excuses.
— C’est nul ! Vous n’avez vraiment aucun indice ? Il n’avait qu’un vaisseau, pourtant ! Il n’a pu emprunter qu’un seul de ces portails…
— C’est la seule faille, dit Tunguska. L’un des portails montre une signature d’effondrement légèrement différente des deux autres. Si je devais parier, je dirais que c’est celui qu’il a emprunté.
— Je ne vous demanderai pas combien vous seriez prêt à miser, dit-elle avec une grimace. S’il faut nous en remettre à la chance, saisissons-la. Une fois à l’intérieur, nous pourrons faire rebondir un écho sur lui ?
— Peut-être, dit Tunguska. Mais l’absence d’écho ne prouvera pas forcément que nous avons choisi la mauvaise porte. Il se pourrait qu’il soit simplement trop loin.
— D’autres options ?
— Non. C’est pour ça que j’ai déjà mis le cap sur le portail qui affiche la signature atypique. Dès que la propulsion sera réparée, nous passerons sur vitesse maximale. Malheureusement, il se peut que nous courions après une ombre, je vous le rappelle. Même si cette signature est réelle, elle est à la limite de lisibilité. Une heure de plus et nous ne l’aurions jamais vue.
— Alors, il n’y a pas une minute à perdre.
Tunguska remplaça l’image schématique du système de portail quadruple par la carte en verre fracturé du réseau hyperweb galactique. Il zooma sur une petite zone, mettant en relief une conjonction de quatre filaments.
— Voilà où nous sommes, dit-il. Et selon nos estimations voilà où Niagara va émerger, après un transit de huit heures.
Il leur indiqua un autre point de la carte, plus loin sur le vaste cadran de la galaxie.
— Un autre amas de portails, dit Auger.
— Six en tout, y compris celui par lequel nous arriverons. Il n’y a pas d’OVA dans le secteur, alors ça ne peut pas être sa destination finale. Il empruntera encore un autre portail.
— Nous n’avons plus qu’à espérer que le même truc marchera une deuxième fois.
— Je crains que non, répondit Tunguska. Le temps écoulé entre son départ et notre arrivée sera trop important. Il n’y aura pas de différence décelable entre les portails. Autrement dit, à moins qu’il n’ait un sacré problème, nous l’avons perdu.
— Nous ne pouvons pas le perdre, dit Auger. C’est tout simplement exclu.
— Nous serons peut-être obligés de nous résigner, pourtant. Il connaît le chemin de l’OVA, et pas nous ; c’est aussi simple que ça.
— Cassandra aurait dû regarder ces documents plus en détail, dit Auger avec l’étrange sentiment de faire son autocritique, comme si elle se reprochait à elle-même une négligence ou un échec, tout aussi inadmissibles.
— Elle a fait au mieux, dit Tunguska. Sur le moment, elle n’avait qu’une vague idée de leur importance stratégique. Nous avons eu de la chance d’avoir ce que nous avons eu.
— De la chance ? lança Auger. Nous n’avons tiré aucune information des caisses de documents !
— Je suis désolé, dit Tunguska. Si je pouvais faire quelque chose… Nous allons continuer la poursuite, évidemment, en espérant avoir un coup de chance.
— Encore la chance ? C’est ce que vous avez de mieux à proposer ?
— Hélas oui.
Et puis, dans le silence retombé, Floyd leva la main pour prendre la parole.
— Je peux faire une suggestion ?